La Chine avance vite, et le ciel s’en aperçoit. D’un côté, la poussée vers l’aviation électrique s’accélère, de l’autre, la machine industrielle chinoise s’agrège autour d’une feuille de route claire. “La fenêtre 2027 n’est pas une promesse, c’est un pari de puissance industrielle”, estime un analyste basé à Shanghai. Le rapport de force global, longtemps verrouillé par Airbus et Boeing, pourrait s’ouvrir sur un nouveau front.
Pourquoi 2027 change la donne
Depuis 2023, la CAAC a montré sa capacité à certifier des plateformes nouvelles (notamment dans les eVTOL), alors que les chaînes de production chinoises se rodent au standard aéronautique. L’argument clé en 2027 n’est pas une entrée en service massive, mais le passage à l’échelle des démonstrateurs vers des pré-séries. “Il suffit d’un premier réseau de liaisons régulières, même limité, pour faire bouger les lignes”, souffle un responsable d’un opérateur régional asiatique.
La pièce maîtresse: un régional hybride-électrique
La dynamique plausible concerne un appareil de 30–70 sièges, en configuration hybride-électrique, pensé pour des tronçons de 300–700 kilomètres. Les grands groupes chinois testent des architectures à propulsion distribuée, des nacelles électriques alimentées par batteries et turbogénérateur, et des commandes de vol conçues pour un cycle intensif. L’objectif est simple: un coût au siège-kilomètre agressif, des opérations plus silencieuses, et une maintenance rationalisée autour de moteurs électriques modulaires.
“Le segment régional est le chaînon manquant des grands plans de décarbonation”, rappelle une source proche d’un constructeur européen. Ce créneau, délaissé par les géants du monocouloir, pourrait servir de bélier pour entrer par la petite porte avant de pousser les standards du marché global.
L’atout batteries et matériaux
L’écosystème batteries chinois est sans équivalent: densités énergétiques en hausse, coût au kWh comprimé, et une R&D en sodium-ion et en cellules “condensed matter” qui vise l’aéronautique. Des acteurs comme CATL publient des feuilles de route vers des cellules plus sûres et plus denses, essentielles pour des cycles de charge rapides et un TAT (temps de rotation) compétitif au sol. Au-delà des cellules, la Chine maîtrise l’électronique de puissance, le refroidissement et le packaging, autant de briques critiques pour la fiabilité.
“Le coût d’un pack ne fait pas tout, c’est la durabilité et le rendement système qui comptent”, précise un ingénieur impliqué dans des essais de propulsion. Couplée à une base industrielle qui sait industrialiser vite, cette avance matériaux peut réduire l’écart opérationnel en quelques cycles de conception.
Un marché domestique comme tremplin
La demande intérieure pour des liaisons courtes et point-à-point est colossale, avec des aéroports secondaires à densifier et des politiques publiques prêtes à subventionner l’innovation. La standardisation des procédures, l’accès privilégié aux créneaux, et des incitations à l’aviation à faibles émissions pourraient créer un corridor protégé pour une première exploitation commerciale. Là où l’Europe et les États-Unis s’empêtrent dans les normes, Pékin peut orchestrer un déploiement par paliers, gagnant en maturité avant l’export.
Ce que risquent Airbus et Boeing
Pour les duopoles, la menace n’est pas un affrontement frontal sur le A320 ou le 737, mais une érosion progressive des relais de croissance. Un régional électrique crédible ferait pression sur:
- les options de renouvellement des flottes régionales
- les stratégies de soutien après-vente
- la carte des coûts d’exploitation à court rayon
- la narration “zéro-émission” auprès des régulateurs et des investisseurs
“Si le coût par cycle plonge, les réseaux s’optimisent autrement, et la chaîne de valeur bouge”, analyse un consultant aérien. Les géants occidentaux devront accélérer leurs propres feuilles de route hybrides, conclure des alliances batteries, et sécuriser leurs filières de chaînes de traction électrique.
Des obstacles bien réels
La certification reste un mur: endurance des batteries, sécurité thermique, redondances électriques et gestion des modes dégradés sous regards exigeants des autorités. La fiabilité en climats extrêmes, l’infrastructure de charge en aéroport, et la compétitivité hors subventions sont des sujets loin d’être clos. Sans oublier la géopolitique: les régimes de contrôle à l’export, la perception de sécurité et les barrières non tarifaires peuvent ralentir l’accès aux marchés occidentaux.
“Le diable, c’est la maintenance en ligne et la gestion de la vie des packs”, rappelle un responsable technique. Sans MRO outillée et contrats garantis sur la durée, l’économie réelle peut déraper.
Les signaux à surveiller d’ici 2027
Trois indicateurs diront si la rupture s’installe ou reste un feu de paille:
- annonces de vols de pré-séries avec profils mission réalistes et rotations rapides
- contrats cadre avec grands opérateurs domestiques et soutien public chiffré et pluriannuel
- première certification de type couvrant une propulsion hybride-électrique pour transport régulier
Si ces briques se mettent en place, le centre de gravité du court-courrier peut pivoter plus vite qu’attendu. Le duopole ne tomberait pas en une saison, mais il devrait composer avec un nouveau pôle d’innovation capable de redessiner les règles, un tronçon à la fois.