Un signal venu du terrain
La guerre en Ukraine et le retour des combats de haute intensité ont ravivé un intérêt ancien: le bouclier pour troupes débarquées. En environnement urbain, la menace des éclats et tirs rasants expose durement le fantassin. À défaut de blindage continu, le bouclier propose une protection mobile et immédiate lors des moments critiques. L’Armée de Terre observe ces retours d’expérience et évalue des solutions modernes, plus légères et modulaires.
[Image: Bouclier balistique en progression urbaine — Crédit: Opex360]
L’urbain, théâtre du bouclier
La densité de pièges et d’angles morts en zone bâtie multiplie les séquences à très haut risque: franchissement de portes, montée d’escaliers, traversée de couloirs étroits. Dans ces configurations, un bouclier balistique peut absorber l’initiation d’un contact et faciliter l’entrée offensive. Il contribue à reprendre l’initiative en imposant une « bulle » de protection devant l’équipe. Cette approche, bien connue des unités de police, est désormais transposée aux contraintes d’un combat plus durci.
« Avec un bouclier, on gagne de précieuses secondes pour fixer l’ennemi, protéger le binôme d’appui et sécuriser l’entrée », confie un instructeur de combat en localité. Cette notion de temps gagné peut faire la différence entre une progression ordonnée et une rupture sous le feu.
[Image: Détail d’un bouclier composite avec fenêtre de visée — Crédit: Opex360]
Des technologies de protection en progrès
Les boucliers de dernière génération combinent des matériaux comme l’UHMWPE, la céramique et des alliages avancés. L’objectif est d’abaisser le poids tout en garantissant un niveau de protection adapté aux menaces. On distingue ainsi des classes proches des niveaux NIJ, allant du contre-projectile de pistolet à la munition de fusil perforante. Des modules transparents en polycarbonate ou en verre balistique offrent une observation sécurisée. Certains modèles intègrent des lumières, poignées ergonomiques ou rails pour accessoires tactiques.
La tendance est au bouclier « rôle-spécifique »: plus léger pour la manœuvre, plus robuste pour la breaching et la tête d’assaut. Des formats repliables, des sangles de portage et des solutions à roulettes existent pour limiter la fatigue. L’enjeu est de préserver la mobilité globale du groupe de combat.
Atouts opérationnels, de l’entrée en force à l’extraction
- Couverture frontale pour le franchissement de points clés (portes, sas, cages d’escalier).
- Réduction du risque lors de secours au blessé sous le feu, en servant d’écran balistique.
- Protection du tireur au bélier, du sapeur-démineur ou du spécialiste explosifs.
- Effet psychologique de domination dans des espaces restreints, utile pour la fixation initiale.
- Possibilité d’intégrer des moyens d’éclairage, de communication ou des repères IR.
Ces gains sont particulièrement sensibles dans les premières secondes d’un engagement, là où la surprise et la vitesse prévalent. Un bouclier bien utilisé canalise le feu adverse, crée une fenêtre d’action pour les tireurs d’appui et réduit la vulnérabilité des flancs.
Des limites réelles à apprivoiser
Le principal frein reste le poids et son impact sur l’endurance du fantassin. Même allégé, un bouclier pèse et modifie la gestuelle de tir. La largeur peut gêner en couloirs étroits, et le port prolongé fatigue la chaîne musculaire. Il faut une coordination stricte entre porteur de bouclier et tireur d’appui, au risque d’angles masqués et de fratricide. Sur terrain ouvert, le bouclier perd de sa pertinence face aux axes multiples de tir.
La protection reste directionnelle: ce qui n’est pas couvert demeure exposé. Enfin, le coût logistique — transport, maintenance, formation — doit être pondéré au regard d’autres priorités (munitions, drones, contre-drones, capteurs). D’où une adoption ciblée plutôt qu’un équipement universel.
Quelles unités en première ligne?
Les sections d’infanterie en mission urbain, les sapeurs spécialisés en ouverture d’itinéraire, les équipes de recherche et neutralisation ou encore certains éléments de reconnaissance pourraient prioriser cet outil. Les besoins de la Gendarmerie et du COS offrent aussi des synergies d’expérience, notamment en techniques d’entrée et de progression. L’idée n’est pas d’équiper chaque soldat d’un bouclier, mais de désigner un ou deux vecteurs de protection par groupe, selon le profil de mission.
Un retour d’expérience devra définir des drills clairs: rythme de relève, transitions bouclier/arme, signaux de communication, répartition des rôles. Les simulateurs et stands de tir urbains permettront d’intégrer ces gestes sans dégrader les réflexes fondamentaux.
Intégration française: doctrine et industrie
La cohérence avec l’écosystème SCORPION et l’équipement FELIN reste déterminante. Il s’agit d’articuler le bouclier avec les optiques, radios, gilets et armes collectives. Côté industrie, des acteurs nationaux et européens proposent déjà des boucliers composites et céramiques compatibles avec un usage militaire. Le cahier des charges français devra préciser les niveaux de protection, masses, interfaces et exigences de maintenance.
Un déploiement par lots pilotes dans quelques régiments, adossé à une évaluation doctrinale, permettrait de trancher: quel rapport coût/efficacité, dans quels contextes, et avec quels effets sur la fatigue et la manœuvre? Les retours de coalition et l’observation des conflits récents offriront un cadre d’analyse concret.
Une réponse ponctuelle à un besoin précis
Le bouclier n’est pas une panacée, mais un outil de niche qui répond à des moments de vulnérabilité bien identifiés. Dans l’urbain, sur des points de passage « meurtriers », il peut sauver de précieuses secondes et des vies. L’Armée de Terre, prudente mais à l’écoute du terrain, a intérêt à tester ces solutions avec méthode, dans une logique d’emploi ciblé et de formation exigeante. Si les essais confirment la valeur ajoutée, le bouclier pourrait retrouver une place mesurée dans la panoplie du combattant débarqué, à la croisée de la protection et de la manœuvre.