Dans ses laboratoires franciliens, Thales accélère sur les technologies quantiques pour transformer l’art de la détection sur le champ de bataille. Objectif: des capteurs plus sensibles, plus précis, et jusqu’à 10.000 fois plus performants selon les prototypes en cours de mise au point. Le groupe parie sur des instruments compacts capables de fonctionner sans GPS, un atout décisif face au brouillage et aux menaces cyber.
Capteurs quantiques au cœur des usages
Au sein du groupe, les capteurs restent un segment stratégique et la physique quantique apporte une nouvelle rupture. Les propriétés de superposition et de cohérence permettent des mesures d’une finesse inédite, avec une robustesse accrue aux perturbations. Pour la navigation, cela se traduit par des systèmes inertiels capables de guider avions ou drones sans reliance à un signal externe.
Une antenne de quelques centimètres, présentée par la doctorante Sarah Menouni, illustre ce saut de performance. Théoriquement, elle détecte des champs électromagnétiques en basses fréquences, une tâche qui requiert aujourd’hui une structure de près de 600 mètres. Ultra‑sensible et compacte, cette antenne doit être testée d’ici 2030 en milieu sous‑marin et en orbite.
Miniaturisation et photonique intégrée
La miniaturisation est le nerf de la guerre, et les équipes s’attaquent aux dispositifs à atomes froids. Utilisés dans les horloges atomiques, accéléromètres et gyroscopes, ces systèmes exigent des températures proches du zéro absolu. « On utilise la lumière laser pour refroidir l’atome à environ −273,15 °C », rappelle Mathieu Dupont‑Nivet, ingénieur chez Thales.
Réduire la « table optique » d’un mètre cube à un module embarquable passe par la photonique intégrée. En gravant des circuits optiques sur des puces, les chercheurs remplacent des alignements fragiles par des architectures robustes. À la clé, des capteurs plus petits, plus économes, et plus simples à industrialiser à grande échelle.
Communications résilientes et navigation sans GPS
Au‑delà des capteurs, le groupe investit dans des communications quantiques plus résistantes au piratage de données. Face aux brouillages et aux intrusions, la distribution quantique de clés promet une résilience inédite. Les retours du front ukrainien, où le brouillage est massif, imposent un nouveau tempo aux programmes de recherche.
Pour l’aviation et le spatial, des centrales inertielles quantiques offriront une continuité de service malgré la perte du signal. Selon la physicienne Carina Kiessling, ces capteurs contribueront à rendre les vols aériens et spatiaux plus sûrs qu’aujourd’hui. Sur un théâtre contesté, le facteur décisif devient la fiabilité de la navigation et la qualité de la détection.
« Ces technologies vont amener des ruptures avec des gains de performances exceptionnels », souligne Véronique Guegan, vice‑présidente de Thales Research & Technology.
Une course mondiale sous contrainte d’investissements
La compétition se joue à la croisée des brevets, des publications et des budgets. L’arrêt partiel des dépôts américains depuis 2020 brouille la lecture des avancées, entre secret et réorientation stratégique. D’après Jean‑François Bobier (BCG), l’Europe tient la route sur le plan scientifique, mais reste en retrait sur les moyens financiers.
Le Vieux Continent manque de géants technologiques capables d’industrialiser à très grande échelle, contrairement aux écosystèmes américains et chinois. L’Union européenne demeure toutefois le deuxième contributeur public aux technologies quantiques, un levier précieux pour soutenir les laboratoires. À Paris, l’effort est désormais qualifié de priorité d’autonomie stratégique par les autorités françaises.
Du laboratoire au terrain
Pour convertir l’essai, il faut franchir la vallée de la mort entre démonstrateurs et systèmes opérationnels. La qualification dans des environnements hostiles — mer, espace, théâtre brouillé — reste un passage obligé avant tout déploiement massif. Les équipes visent des jalons progressifs, du prototype embarquable aux premières flottes instrumentées dans la prochaine décennie.
Les bénéfices attendus touchent l’ensemble du spectre capacitaire, avec un impact transversal sur la défense et le spatial. À termes, la combinaison de capteurs quantiques, de communications sécurisées et d’outils de conception accélérés promet un avantage décisif. Le mot d’ordre est clair: passer rapidement de l’innovation au terrain, sans sacrifier la fiabilité ni la sobriété.
- Navigation inertielle quantique pour vols sans dépendance au GPS
- Détection sous‑marine par antennes compactes et ultra‑sensibles
- Horloges atomiques miniaturisées pour synchronisation robuste
- Communications quantiques résilientes au piratage
- Chaînes de conception accélérées par capteurs et calculs avancés
« Tout s’est accéléré et il est nécessaire d’amener vite nos innovations sur le théâtre des opérations », insiste Véronique Guegan. En misant sur la miniaturisation, la photonique et l’industrialisation, Thales espère convertir des « gains de performance exceptionnels » en supériorité opérationnelle concrète. Dans la course au quantique, le temps est devenu une ressource aussi précieuse que la technologie elle‑même.