Un colosse conçu pour rayonner
Au large de Sattahip, le HTMS Chakri Naruebet se dresse comme un géant discret. Long de 183 mètres, il affiche un pont d’envol avec tremplin dédié aux avions à décollage court. Construit par Bazán sur le modèle du Príncipe de Asturias, il incarne l’ambition d’une Thaïlande désireuse de marquer les esprits.
À l’époque, l’investissement semble stratégique. Pour un équivalent d’environ 667 millions d’euros, Bangkok s’offre un symbole de puissance navale unique en Asie du Sud-Est. Avec 25,5 nœuds au compteur et un rayon d’action de 13 000 kilomètres, l’« éléphant blanc » s’annonçait comme un atout décisif.
Du rêve aéronaval à l’éléphant blanc
Livré en 1997, le navire accueille des AV‑8S Matador, des Harrier d’occasion rachetés à l’Espagne. Pendant quelques années, la Marine thaïlandaise dispose d’une véritable capacité aéronavale. L’image est forte, la réalité budgétaire l’est moins.
Le coût d’entretien se révèle prohibitif. Les pièces manquent, les pilotes doivent se former à l’étranger, et la logistique s’essouffle. En 2006, les Matador sont retirés du service, laissant un pont d’envol presque nu et un géant sans ailes.
Dès lors, le bâtiment navigue peu. Les hélices tournent par épisodes, les déploiements sont rares, et la question de l’utilité devient pressante. Le Chakri Naruebet s’impose comme un paradoxe: le seul porte‑avions régional, mais quasiment inactif.
Un outil surtout symbolique
Sans avions, la Marine se rabat sur des hélicoptères S‑70B Seahawk et Bell 212. Les missions se concentrent sur la surveillance maritime, le secours en mer et l’assistance humanitaire. Le reste du temps, le navire demeure amarré, soigneusement entretenu.
Le porte‑avions s’illustre dans les parades, les cérémonies royales et certaines manœuvres internationales. Beaucoup y voient un décor majestueux, plus qu’une plateforme de combat. Son surnom de “yacht royal” dit tout de cet usage représentatif.
« C’est un navire de prestige qui a perdu sa raison tactique d’être », confie un officier thaïlandais sous couvert d’anonymat. « Il reste une formidable vitrine, mais pas une pointe de lance. »
Pourquoi un flop monumental malgré l’unicité régionale ?
Être le seul ne suffit pas à être utile. Sans aéronefs modernes, sans doctrine adaptée, un porte‑avions devient un coquillage sans perle. La région exige des moyens flexibles, moins coûteux et plus endurants.
- Les coûts d’exploitation dépassent les bénéfices opérationnels.
- L’absence d’avions à réaction a vidé le cœur de la capacité.
- La maintenance dépendante de l’extérieur a fragilisé l’outil.
- La stratégie s’est déplacée vers les drones et la guerre numérisée.
- L’effet dissuasif est devenu surtout symbolique, pas capacitaire.
Dans ce contexte, le navire demeure une icône, mais une icône en quête de mission. Sa taille impressionne, son emploi interroge, et son coût pèse sur la planification.
Pistes de renaissance et réalités budgétaires
Face à la montée des tensions en mer de Chine méridionale, Bangkok réexamine la plateforme. Relancer une aviation embarquée de chasse impliquerait des investissements colossaux. Le F‑35B, compatible STOVL, coûte très cher, sans parler des infrastructures et du soutien.
Des solutions plus pragmatiques émergent. Transformer le navire en porte‑drones paraît séduisant pour la surveillance, la guerre anti‑sous‑marine et le relai ISR. Cela exigerait une rénovation profonde des systèmes de combat et du pont.
La reconversion partielle en navire‑école, centre de commandement mobile ou plateforme de secours en cas de catastrophes ferait sens. Elle capitaliserait sur la surface et les volumes, tout en réduisant l’empreinte financière.
Moderniser pour durer, ou se réinventer
Un pas a été franchi avec la modernisation confiée à Thales en novembre 2025, comprenant un système intégré de gestion de plateforme. Véritable « cerveau » technique, il optimise la propulsion, l’énergie et la sécurité. Le transfert de compétences vers l’industrie locale vise une maintenance plus autonome.
Cette mise à niveau peut redonner des moyens concrets au navire. Pas une révolution, mais une respiration utile. Pour exister dans l’ordre de bataille régional, il faudra toutefois l’adosser à une doctrine claire et à des missions précises.
Leçon d’un monument flottant
Le Chakri Naruebet révèle le décalage possible entre prestige et puissance effective. À l’heure des vecteurs autonomes et des réseaux de capteurs distribués, la masse ne l’emporte plus sans cohérence doctrinale. Un porte‑avions sans ailes n’est plus qu’un majestueux navire.
La Thaïlande peut en faire un formidable outil d’influence, de coopération régionale et de secours. Ou choisir la sobriété, en convertissant ce symbole en capacité adaptée aux défis d’aujourd’hui. L’échec n’est pas inévitable: il dépend de l’emploi, pas seulement de la taille.