Un signal fort pour l’industrie européenne
La volonté affichée par Saab d’explorer une coopération avec Airbus envoie un signal puissant au secteur de la défense. Dans un contexte de recomposition des programmes européens, cette ouverture suggère une pragmatique convergence d’intérêts industriels et stratégiques. L’objectif implicite serait de mutualiser des compétences et de partager des risques pour accélérer l’émergence d’un système de combat de nouvelle génération.
Pour la Suède, récemment intégrée à l’OTAN, l’alignement avec un acteur comme Airbus renforcerait l’accès aux chaînes d’approvisionnement européennes et aux grands marchés. Pour Airbus, l’expérience opérationnelle de Saab sur le Gripen et sa culture d’agilité pourraient offrir un réel avantage dans la mise au point de briques technologiques critiques.
Entre héritage Gripen et ambitions de nouvelle génération
Saab dispose d’un héritage singulier: un chasseur léger, économe et hautement intégrable, éprouvé par des forces aériennes exigeantes. Cette philosophie de conception, fondée sur la modularité et l’amélioration incrémentale, cadre avec les tendances du combat aérien connecté. L’enjeu est de marier cette approche à l’échelle industrielle et au réseau européen d’Airbus.
Le cœur du futur système de combat reposera sur l’architecture logicielle, la gestion des capteurs et la guerre électronique. Sur ces segments, Saab possède des atouts en avionique, en intégration de systèmes et en réduction de la signature. Couplés aux capacités d’Airbus en intégration de plateformes, essais et soutien, ces atouts pourraient accélérer le passage du prototype à la série.
« Une coopération ne vaut que si elle accélère l’innovation, réduit les coûts et augmente l’interopérabilité. » Cette maxime résume la boussole d’un projet où la valeur se mesure à l’impact opérationnel réel.
Ce que chaque partie pourrait apporter
Au-delà des slogans, une répartition claire des responsabilités serait déterminante pour éviter doublons et frictions. Plusieurs champs de collaboration paraissent naturellement complémentaires et crédibles.
- Avionique ouverte et intégration de capteurs: assurer une architecture modulaire, évolutive et réellement « plug-and-play » pour de futurs capteurs.
- Guerre électronique et gestion du spectre: combiner la discrétion électromagnétique de Saab et l’ingénierie système d’Airbus.
- Commande de mission et interface homme-machine: optimiser la charge cognitive et la fusion de données dans le cockpit et via des effecteurs connectés.
- Essais, certification et soutien en service: tirer parti des infrastructures d’Airbus et du retour d’expérience opératif de Saab.
- Coopération sur drones d’accompagnement: développer des « loyal wingmen » interoperables, aux cycles de mise à jour rapides.
Cette complémentarité viserait un écosystème « système de systèmes », où l’avion habité coopère avec des drones, des nuages de combat et des effets multi-domaines.
Les défis politiques et industriels
Rien n’est simple dans les programmes de combat européens, marqués par des enjeux de souveraineté et de propriété intellectuelle. Il faudra clarifier l’articulation avec les initiatives existantes, notamment les efforts menés autour d’un futur avion de combat conduit par des industriels majeurs. Les équilibres entre prime contractors, la répartition des travaux et l’accès aux technologies clés seront des sujets sensibles.
L’acceptabilité par les États et la compatibilité des régimes d’exportation seront cruciales pour la viabilité économique. Les calendriers de financement, les priorités capacitaires nationales et la gestion des risques technologiques devront être alignés. À défaut, les efforts pourraient se disperser et créer des redondances coûteuses.
Enfin, il faudra concilier l’agilité de développement prônée par Saab avec les processus d’industrialisation complexes d’un grand maître d’œuvre. La gouvernance du projet devra garantir des décisions rapides, tout en protégeant la qualité, la sécurité et la traçabilité.
Calendrier et feuille de route plausibles
Une trajectoire réaliste passerait par des démonstrateurs ciblés, un partage d’essais en vol et des bancs d’intégration communs. L’approche par blocs – avionique, capteurs, liaisons de données – permettrait de livrer des capacités utilisables avant l’achèvement du « tout » système. Cette méthode réduirait les risques et favoriserait l’acceptation par les armées.
À moyen terme, un jalon de maturité pourrait être l’intégration de briques communes sur des appareils existants, en tirant parti des flottes de test et des simulateurs avancés. Le recours à des financements européens, à des partenariats bilatéraux et à des contrats à performances mesurables encouragerait la discipline budgétaire.
À plus long terme, la montée en puissance d’une plateforme habitée et de drones collaboratifs exigerait une chaîne d’approvisionnement robuste, des standards ouverts et une politique d’exportation alignée. Le succès dépendra de la capacité à livrer des gains opérationnels concrets à chaque étape, plutôt que de promettre une « big bang » technologique lointaine.
Vers une dynamique de convergence
La proposition d’ouverture de Saab envers Airbus reflète une maturité nouvelle de l’écosystème européen, qui cherche à transformer la fragmentation en complémentarités. Si les obstacles politiques et industriels demeurent, l’intérêt pour des résultats mesurables et l’impératif d’interopérabilité OTAN créent une fenêtre d’opportunité.
Le véritable test sera celui de la gouvernance: transparence des rôles, respect des calendriers et focus sur la valeur opérationnelle. Si ces conditions sont réunies, cette collaboration pourrait devenir un catalyseur d’une nouvelle génération de capacités aériennes européennes, compétitives, résilientes et exportables.