Une maquette grandeur nature vient de donner une forme concrète aux ambitions aériennes de Saab. L’appareil présenté en Suède n’a ni cockpit ni dérive verticale : son fuselage se fond dans une aile anguleuse pensée pour réduire sa signature radar et conserver une grande capacité interne.
Le constructeur le désigne comme l’« aircraft A3 », aboutissement possible de son programme Autonomous Collaborative Platform, ou ACP. L’objectif n’est pas de dévoiler un avion déjà commandé, mais de montrer ce que pourraient devenir les technologies testées par deux démonstrateurs sans pilote, A1 et A2.
Saab vise une combinaison rare pour ce type de système : furtivité, vitesse supersonique et coopération avec des chasseurs pilotés. Une entrée en service au milieu des années 2030 est évoquée, à condition que la Suède ou un autre client finance la suite du développement.
Un drone plus proche d’un chasseur que d’un appareil consommable
L’A3 adopte une configuration sans empennage, avec des ailes tronquées, des entrées d’air latérales discrètes et des volumes internes destinés au carburant et aux charges utiles. Sa silhouette rappelle par certains angles le double delta du Saab Draken, mais le concept répond à des exigences contemporaines de survie en espace contesté.
Cette plateforme se situe au-dessus des drones d’accompagnement légers souvent présentés comme relativement abordables et remplaçables. Saab décrit un système haut de gamme capable d’aller vite, loin et au contact de défenses modernes. Son coût resterait inférieur à celui d’un chasseur piloté, sans devenir pour autant un simple appareil sacrifiable.
Peter Nilsson, responsable des programmes avancés chez Saab, estime qu’un exemplaire pourrait représenter environ la moitié du prix d’un Gripen selon les capacités retenues. Il évoque plutôt deux ou trois ACP pour un Gripen que des essaims de dix appareils. Cette proportion traduit le niveau d’ambition technique du projet.
A1 et A2 doivent prouver que la maquette peut devenir un avion
Avant l’A3, Saab travaille sur deux démonstrateurs financés par le ministère suédois de la Défense. Le premier, A1, doit notamment vérifier la capacité du groupe à concevoir et faire voler rapidement un drone à faible observabilité. Son premier vol est attendu dans un délai d’environ quinze mois selon le calendrier présenté en août 2026.
L’A1 utilisera le réacteur GE Aerospace F414 du Gripen E/F. Avec environ 22 000 livres de poussée, ce moteur doit lui offrir des performances supersoniques. Le choix réduit aussi les inconnues : Saab connaît déjà sa maintenance, son intégration et son fonctionnement sur des bases dispersées.
L’A2 doit prolonger les essais avec une soute interne et de nouvelles technologies de matériaux et de capteurs. Les deux appareils ne seront pas des versions de série. Ils servent à apprendre vite, à mesurer les compromis et à préparer une architecture susceptible d’alimenter l’A3 si une décision politique suit.
Travailler avec le pilote plutôt que supprimer son rôle
Dans le scénario présenté par Saab, le Gripen E agirait comme chef tactique pour un ou plusieurs ACP. Le pilote ne contrôlerait pas chaque mouvement comme un opérateur de modèle réduit. Il attribuerait des objectifs et recevrait des informations, tandis que l’autonomie gérerait une partie de la navigation et de l’exécution.
Le dispositif pourrait aussi travailler avec l’avion de veille GlobalEye. Les missions envisagées comprennent le combat aérien, la guerre électronique, la neutralisation de défenses antiaériennes et la frappe de précision en profondeur. Envoyer un drone furtif dans une zone dangereuse permettrait de répartir les capteurs et les risques sans exposer systématiquement un équipage.
Cette coopération pose toutefois des questions difficiles : niveau d’autonomie autorisé, robustesse des communications, identification des cibles et responsabilité humaine. La présentation industrielle ne tranche pas ces règles d’emploi. Elle montre surtout une plateforme capable de s’insérer dans un réseau de combat plus large.
La Suède garde encore plusieurs portes ouvertes
Le programme ACP appartient au projet KFS, consacré au futur système de combat aérien suédois. Stockholm doit encore choisir entre plusieurs directions : prolonger et compléter le Gripen, développer un successeur national, rejoindre un programme étranger de nouvelle génération ou accroître la place des systèmes sans pilote.
Saab est sous contrat jusqu’en 2030 pour les démonstrateurs A1 et A2. Aucun contrat de production de l’A3 n’existe aujourd’hui. Nilsson l’a résumé sans détour : « Il faut qu’un client adhère au projet. » Une décision de développement pourrait intervenir autour de 2030, pour un premier vol de l’A3 au début de la décennie suivante.
Le constructeur affirme que ces travaux serviront même si la maquette ne devient jamais un appareil opérationnel. Les méthodes numériques, les matériaux, l’autonomie et les essais à grande vitesse pourraient nourrir un futur chasseur piloté attendu après 2055. Le drone fonctionne donc aussi comme un laboratoire pour l’après-Gripen.
Pour l’instant, la nouveauté tient moins à une promesse de remplacement qu’à la coexistence envisagée. Saab ne dessine pas un ciel vidé de ses pilotes. Il propose une formation où un chasseur habité commande des plateformes spécialisées, rapides et discrètes. La maquette A3 rend cette idée visible ; les vols d’A1 et d’A2 devront maintenant montrer si elle résiste à la réalité.